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« Je ne suis pas certain que j'aurais voulu vivre autrement… »

  • sefraber
  • il y a 12 heures
  • 3 min de lecture

De 1970 à 2023, pendant plus d'un demi-siècle, j'ai invité en France, chez moi, plus d'une centaine d'hommes et de femmes venus d'Algérie, de Tunisie et du Maroc.

Certains étaient des étudiants admis dans une université française. D'autres étaient des auteurs, des artistes, ou simplement des amis. Ils avaient besoin d'une adresse, d'un toit, d'un repas, d'un conseil, parfois seulement d'une présence amicale dans un pays qu'ils découvraient.

Aujourd'hui, à 85 ans, en regardant ces dossiers, ces lettres et ces invitations soigneusement conservés, je me pose beaucoup de questions.

Pourquoi ai-je fait cela ?

Je crois que je n'ai jamais vraiment calculé. J'avais la chance d'avoir une maison, un peu de place, du temps, et surtout l'envie de tendre la main. J'aimais les rencontres, les histoires, les différences, les langues et les cultures. Je pensais peut-être, tout simplement, que lorsqu'une personne arrive dans un pays inconnu, il est naturel de lui dire : « Vous n'êtes pas seul. »

Mais aujourd'hui une autre question me tourmente.

Qu'attendaient-ils réellement de moi ?

Une amitié ? Une aide provisoire ? Une porte ouverte sur la France ? Un soutien pour quelques jours ou quelques mois ? Ont-ils vu en moi un ami ou seulement une personne capable de leur rendre service ?

Et je vais jusqu'à me demander : m'ont-ils pris pour un faible, pour un imbécile, pour quelqu'un dont on pouvait accepter l'aide sans jamais avoir à donner de nouvelles en retour ?

Je ne le crois pas vraiment. Du moins, je ne veux pas le croire.

Je pense plutôt que la vie a fait son œuvre. Ces jeunes étudiants ont vieilli. Certains ont certainement réussi leurs études, trouvé un métier, fondé une famille. Les auteurs ont peut-être publié d'autres livres. Les amis ont suivi leur chemin. La vie les a emportés vers d'autres villes, d'autres pays, d'autres préoccupations.

Ont-ils réussi ? Je l'espère.

Et si c'est le cas, une petite partie de moi aimerait penser que, pendant quelques jours ou quelques semaines de leur existence, mon accueil leur a permis de franchir une étape.

Mais alors, pourquoi m'ont-ils oublié ?

C'est sans doute la question la plus douloureuse. Sur plus d'une centaine d'invitations, il ne me reste aujourd'hui pratiquement aucun contact. Pas même un petit message au début de l'année. Pas un : « Comment allez-vous ? » Pas un : « Je me souviens de mon séjour chez vous. »

Ce silence me peine.

Pourtant, avec le recul, je comprends peut-être une chose : celui qui donne n'est pas toujours oublié parce qu'il n'a pas compté. Il est parfois oublié parce qu'il appartenait à une époque de la vie que l'on a laissée derrière soi.

Moi, j'ai conservé les dossiers. Eux ont peut-être conservé les souvenirs.

Je ne regrette pas d'avoir ouvert ma porte. Je regrette seulement que tant de portes se soient refermées ensuite sans jamais se rouvrir.

À 85 ans, je ne me demande plus seulement ce que les autres m'ont donné en échange. Je regarde surtout ce long chemin et je me dis que j'ai vécu comme je pensais qu'un homme devait vivre : en accueillant, en aidant et en faisant confiance.

Cela ne fait peut-être pas de moi un homme naïf.

Cela fait simplement de moi un homme qui a cru que les rencontres humaines pouvaient durer.

Et, malgré les silences d'aujourd'hui, je ne suis pas certain que j'aurais voulu vivre autrement.


 
 
 

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